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Manifestations de 2019 en Algérie
Description de cette image, également commentée ci-après
Manifestants le à Alger.
Informations
Date Depuis le
(6 mois et 2 jours)
Localisation Drapeau de l'Algérie Algérie
Diaspora :
Drapeau de la France France[1]
Drapeau du Canada Canada[2]
Drapeau des États-Unis États-Unis
Drapeau : Royaume-Uni Royaume-Uni[3]
Caractéristiques
Revendications Opposition au maintien au pouvoir d'Abdelaziz Bouteflika et à son régime, départ d'Ahmed Gaïd Salah, opposition à la corruption, dissolution du FLN et mise en place d'une 2e République
Types de manifestations Manifestations pacifique à caractère politique, grève générale
Bilan humain
Morts 3[a]

Des manifestations ont lieu en Algérie — appelées Hirak[4] — depuis le pour protester dans un premier temps contre la candidature d'Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel, puis contre son projet de se maintenir au pouvoir à l'issue de son quatrième mandat. Par la suite, les protestataires réclament la mise en place d'une Deuxième République, et le départ des dignitaires du régime.

D'une ampleur inédite depuis des décennies, ces manifestations, qui ont essentiellement lieu les vendredis et mardis (pour les étudiants), conduisent Bouteflika à démissionner le , après la défection de l'Armée nationale populaire. Celui-ci est remplacé par intérim par Abdelkader Bensalah.

Les manifestants continuent cependant à se mobiliser afin d’obtenir la mise en place d'une transition et la nomination d'un président et d'un gouvernement de consensus, ce que rejette l'armée, arguant que cette situation serait inconstitutionnelle et source d'instabilité. Des oligarques et des dignitaires du régime, dont Saïd Bouteflika, et les anciens Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, sont arrêtés, de même que la trotskyste Louisa Hanoune. Le régime finit par menacer de représailles les personnes prônant une transition puis à arrêter les manifestants, notamment ceux qui portent le drapeau berbère. Bensalah se maintient finalement au pouvoir après la fin de sa période d'intérim de trois mois. Progressivement, la mobilisation baisse. Par ailleurs, plusieurs médias tout en ligne sont censurés.

Contexte

Les manifestations éclatent alors qu'Abdelaziz Bouteflika est président de la République algérienne démocratique et populaire depuis 1999 et qu'une élection présidentielle doit se tenir dans le pays le .

Après des années d'incertitude, alors que l'Algérie a été peu concernée par le Printemps arabe malgré un mouvement contestataire qui aboutit à la levée de l'état d'urgence en vigueur depuis 1992, et qu’aucune autre personnalité que le président sortant ne fait l'unanimité au sein du pouvoir, la candidature d'Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel est annoncée le , la révision constitutionnelle de 2016, qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels, lui laissant la possibilité de se présenter une nouvelle fois[5]. Or, depuis 2005, et tout particulièrement après son accident vasculaire cérébral en 2013, la capacité de Bouteflika à gouverner le pays est remise en cause : sa mort est régulièrement annoncée, il ne prononce plus de discours et n’effectue que de très rares sorties publiques[6]. Lors de ces dernières années, Bouteflika fait l'objet d'un certain culte de la personnalité par l'intermédiaire de son portrait[7],[8].

Dans ce contexte, sa candidature est jugée humiliante par un certain nombre d’Algériens[9]. La date limite du dépôt des candidatures au scrutin présidentiel est fixée au [10]. Un report du scrutin est un temps envisagé par le régime[11].

Régulièrement hospitalisé pour des « examens médicaux périodiques », Abdelaziz Bouteflika est admis aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) en Suisse le . D'une durée plus longue que les précédentes, cette hospitalisation suscite d'intenses rumeurs[12].

Déroulement

Chronologie

Prémices

En , des appels à manifester dans le quartier populaire de Bab El Oued contre le cinquième mandat ne rencontrent pas d'écho auprès de la population, alors que Alger avait été bouclée[13],[14].

La contestation est d'abord limitée géographiquement au nord de l'Algérie[15]. La première manifestation d'ampleur a lieu le à Kherrata, à l'extrémité est de la wilaya de Béjaïa[16],[17]. À Khenchela, le , un poster géant du président de la République est arraché et piétiné, tout comme d’autres portraits, le à Annaba[18]. Ceux-ci sont saccagés en réaction au culte de la personnalité dont les représentations du chef de l'État faisaient l'objet ces dernières années[19].

Débuts

Des rassemblements de plus grande ampleur interviennent à partir du dans les principales villes du pays, à la suite d'appels anonymes relayés sur les réseaux sociaux[9]. Alors qu’aucune évaluation indépendante n’est fournie, des militants des droits de l'homme mentionnent jusqu’à 800 000 manifestants[9],[20]. C'est notamment le cas dans la capitale, Alger, où tout rassemblement est interdit depuis 2001 ; précédemment, le , un petit groupe de citoyens avait investi la place de l'Émir-Abdelkader[21],[22]. Ce , le portrait du président est arraché et piétiné au niveau du siège du Rassemblement national démocratique (ancien siège historique du FLN), situé à la Grande Poste d'Alger[23]. Une autre manifestation d'ampleur a lieu le à l'appel du mouvement Mouwatana (« citoyenneté »)[24].

Intensification

Manifestation à Montréal (Canada) le .

Le , les manifestations mobilisent trois millions de personnes[25].

Après la confirmation de la candidature de Bouteflika, le , et le retrait de plusieurs candidats d'opposition, dont Ali Benflis et Louisa Hanoune[26], un appel anonyme à la grève générale est lancé pour le lendemain, ainsi qu’un appel à manifester le [27]. Avant même l'officialisation de la candidature, des dizaines de milliers de manifestants étaient sortis dans les rues[28]. Lors de la nuit du 3 au 4 mars, des centaines de protestataires marchent pacifiquement[29]. Ceux-ci dénoncent une « provocation », une « insulte » et une « mascarade »[30]. Le lendemain, beaucoup d'étudiants boycottent leurs cours[31]. Pour sa part, l'opposition, réunie au siège du Front de la justice et du développement, appelle les candidats à se retirer du scrutin[32].

Les manifestations et les grèves estudiantines se poursuivent le 5 mars, mobilisant des milliers de manifestants[33], notamment à Alger, Constantine[34], Oran, Annaba, Béjaïa, Tizi Ouzou, Bouira, Blida, Sétif, ou encore Tlemcen[35]. Le 7 mars, un millier d'avocats manifestent à Alger[36]. Les jours suivants, la contestation continue à gagner en ampleur.

Le 8 mars 2019, pour le troisième vendredi de suite, une manifestation rassemble près de cinq millions de personnes[37]. Le jour même, le maire de Constantine[38], Seif-Eddine Rihani démissionne du FLN. Le 10 mars, des milliers sortent dans les rues[39]. Une grève générale est lancée[40]. Le lendemain, des juges et des avocats protestent[41].

Annonce de Bouteflika

Manifestation le 10 mars à Blida.

Début mars, Abdelaziz Bouteflika fait face à plusieurs défections : Khaled Tazaghart, député du parti El Moustakbal, Sid Ahmed Ferroukhi, ancien ministre et député du FLN, démissionnent de leur mandat de député et du parti[42]. De son côté, Zahir Kherraz, maire FLN de Oued Amizour, déclare ne pas soutenir le cinquième mandat[43]. Amar Benadouda, doyen des maires du pays, démissionne de la mairie de Guenzet[44]. Abdelkrim Abada démissionne alors de la direction du FLN[45].

Abdelaziz Bouteflika annonce finalement, le 11 mars 2019, qu'il renonce à briguer un cinquième mandat. Il promet la tenue d'une conférence nationale chargée de mener d'ici à la fin de l'année à la promulgation d'une nouvelle constitution, prolongeant ainsi son quatrième mandat, dont la fin est prévue le 27 avril 2019. Des centaines de personnes manifestent alors, jugant cette réponse insuffisante et inconstitutionnelle[46]. Le même jour, le sénateur Bachir Chebli avait démissionné du FLN[47].

Poursuite de la mobilisation et démission de Bouteflika

Tunnel des Facultés, lieu emblématique de la contestation à Alger.

Dès le lendemain de l'annonce de Bouteflika, de nouvelles manifestations ont lieu à Alger pour s'opposer à son maintien au pouvoir[48],[49]. Le 15 mars, selon une source sécuritaire, quelque quatorze millions de manifestants[50] participent aux marches à travers le pays pour le quatrième vendredi de suite[51].

Le 17 mars, un collectif composé d'associations de défense des droits de l'homme, proposent une feuille de route prévoyant la mise en place d'une transition avec la nomination d'une présidence et d'un gouvernement transitoires, la dissolution des chambres parlementaires, puis l'organisation d'élections[52]. Le 18 mars, les artistes manifestent et organisent des débats[53]. Cette initiative est suivie par celle d'opposants deux jours plus tard[54]. Le jour même, Ali Laskri, député du Front des forces socialistes, démissionne à son tour de son mandat de parlementaire[55].

Le 19 mars, à l'occasion de la commémoration des accords d'Évian, des milliers de manifestants, parmi lesquels des étudiants, des enseignants et des médecins, sortent dans les rues[56].

Le RND et le FLN disent rejoindre le mouvement le 20 mars[57]. Seddik Chihab, porte-parole du RND, affirme que le pays est dirigé par des forces « non-constitutionnelles » depuis cinq à sept ans[58],[59]. Le 24 mars, Hocine Khaldoun, porte-parole du FLN, prend ses distances avec la proposition de tenir une conférence nationale et propose à la place des élections le plus tôt possible[60] ; il se rétracte le lendemain[61].

Le 26 mars, le général Gaïd Salah appelle à déclarer l'empêchement de Bouteflika à travers l'article 102 de la constitution[62]. Le Conseil constitutionnel se réunit le soir même[63]. Le 27 mars, Ahmed Ouyahia appelle Bouteflika à démissionner[64]. Le jour même, le Parti des travailleurs annonce la démission de ses élus de l'APN[65]. La proposition d'actionner l'article 102 est saluée par de nombreux alliés du régime, mais contestée par l'opposition[66].

Des millions de manifestants sortent dans les rues, dont un million à Alger, le 29 mars[67],[68].

Le 2 avril, alors qu'une nouvelle manifestation estudiantine réclame le départ du chef de l'État, la démission de celui-ci est annoncée[69]. Environ un millier de manifestants célèbrent l'annonce[70],[71].

Intérim de Bensalah

Le , après une semaine d'hésitation, l'Assemblée populaire nationale et le Conseil de la nation, réunis en session conjointe, désignent le président de la chambre haute, Abdelkader Bensalah, chef de l'État par intérim[72],[73]. En tant que tel, il dispose de pouvoirs réduits et doit organiser une élection présidentielle anticipée — à laquelle il ne pourra se présenter — dans le délai maximal de 90 jours prévu par la Constitution pour son intérim[74]. Il est à son tour contesté par la rue, ce qui provoque les premières interventions policières depuis le début du mouvement, à l'aide de lances à eau et de grenades fumigènes[75] ; cette intervention est critiquée par Amnesty International[76]. Des personnalités comme le journaliste Meziane Abane[77], de même que l'avocat des droits de l'homme Salah Dabouz, sont également arrêtés puis relâchés[78].

Le 12 avril, lors du huitième vendredi, alors que la mobilisation ne faiblit pas[79] et la répression se poursuit : les forces de l'ordre gazent le tunnel des Facultés à l'aide de lacrymogène[80]. Les forces de l'ordre utilisent aussi des Nimr ISV équipés de canons à son[81] et des balles en caoutchouc à Alger[82], ce que DGSN dément malgré les témoignages[83]. Le 13 avril, des militantes disent avoir été forcées à se dénuder dans un commissariat en présence d'une policière[84].

Le 17 avril, des milliers de syndicalistes appellent le chef de l'UGTA, Abdelmadjid Sidi-Saïd, à démissionner[85]. Le jour même, des unités des Brigade de recherche et d'intervention (BRI) entrent dans l'enceinte de la faculté de droit Saïd Hamdine[86].

Manifestation le 19 avril à la Grande Poste d'Alger.

La manifestation du 19 avril mobilise autant que la précédente mais des incidents ne sont pas à déplorer[87]. Une autre manifestation de masse a lieu le vendredi suivant, le 26 avril[88]. Le 3 mai, une manifestation rassemble des millions de personnes[89].

La première manifestation depuis le début du ramadan a lieu le 7 mai. Elle rassemble des étudiants[90]. Elle est suivie par le 10 mai par le premier vendredi depuis le ramadan, qui se caractérise par une forte chaleur[91]. Dans certaines villes, les marches ont alors lieu la nuit[92].

Le 18 mai, Ahmed Taleb Ibrahimi appelle, conjointement avec Ali Yahia Abdennour et Rachid Benyelles, à reporter l'élection présidentielle, et à lancer un dialogue entre l'armée et les représentants des manifestants pour mettre en place une transition[93],[94]. Le 22 mai, Taleb Ibrahimi appelle à l'application des articles 7 et 8 de la Constitution, et au respect de la « légalité objective » au détriment de la « légalité formelle »[95].

À l'occasion de la journée de l'Étudiant, qui commémore le 19 mai 1956, une grande manifestation étudiante est organisée[96]. Le 22 mai, une nouvelle manifestation étudiante est organisée. Les étudiants et leurs enseignants, après le blocage de la Grande Poste, dirigèrent leur cortège vers le palais du gouvernement, siège de la primature et du ministère de l'Intérieur[97].

Fin mai, les manifestants rendent hommage au militant Kamel Eddine Fekhar, mort en détention à la suite d'une grève de la faim, et réclament la libération d'autres prisonniers, comme Hadj Ghermoul, arrêté le 29 janvier pour une pancarte anti-cinquième mandat, ou le général Hocine Benhadid[98]. Hadj Ghermoul est libéré le 20 juillet suivant, après avoir purgé sa peine de cinq mois de prison[99].

Le , après l'arrestation des anciens Premiers ministres Ouyahia et Sellal, les manifestants réclament que Bensalah, Bedoui et Abdelaziz Bouteflika soient eux aussi poursuivis[100].

Une « conférence de la société civile » a lieu le 15 juin[101]. Les organisateurs, syndicats et associations[102] proposent la mise en place d'une transition de six mois à un an, la nomination d'un gouvernement consensuel, ainsi que d'un exécutif transitoire, qui pourrait être collégial[103]. Une nouvelle réunion est prévue pour le 6 juillet[104]. Elle débouche sur un appel à la mise en place d'une « période préélectorale » de six mois et d'un dialogue[105]. De leur côté, le FFS, le RCD, le PT, le PST, l'UCP, le MDS, le PLD et la Ligue algérienne des droits de l'homme annoncent une réunion pour le [106]. Les participants appellent à la mise en place d'une période de transition[107]. Une feuille de route sur celle-ci doit être publiée[108]. Elle propose le départ de Bedoui[109].

Le 21 juin, des slogans anti-Abdel Fattah al-Sissi et pro-Mohamed Morsi sont scandés, des manifestants accusant le premier d'être responsable de la mort du second[110]. Après l'arrestation le jour même de manifestants ayant arboré des drapeaux berbères, des grèves et des manifestations sont organisées pour réclamer leur libération[111].

Le 3 juillet, Abdelaziz Rahabi, Mustapha Bouchachi, Karim Tabbou, Samir Belarbi, Fatiha Benabou, Nacer Djabi et Smail Lalmas appellent à une mobilisation « massive » pour le 5 juillet, vendredi coïncidant avec la fête nationale[112]. Celle-ci rassemble plusieurs millions de personnes[113],[114].

Le 9 juillet, la marche des étudiants mobilise peu à cause des examens et du fait que certains étudiants sont en vacances[115]. Le 10 juillet, les avocats manifestent à leur tour, pour dénoncer les manipulations de la justice[116].

Une nouvelle grande mobilisation a lieu le . Les autorités recouvrent les bancs et le sol des stations de métro, de même que les lampadaires, d'huile de moteur[117], et bloquent les entrées de la capitale[118].

Lors de la nuit du 14 au 15 juillet, tout en fêtant la qualification de l'équipe d'Algérie de football à la finale de la CAN 2019, les manifestants réitèrent leur détermination et affirment que les succès de leur sélection n'auront pas raison de leurs engagements[119].

Le 16 juillet, lors d'une nouvelle manifestation des étudiants ayant rassemblé des centaines de personnes, ceux-ci promettent de continuer leur mobilisation malgré l'été et les vacances[120].

Mise en place de l'Instance nationale de dialogue

Le 18 juillet, le Forum civil pour le changement (qui a organisé la rencontre du 6 juillet) propose un panel de treize personnes (dont Taleb Ibrahimi, Hamrouche) pour le dialogue. Cependant, parmi eux, Djamila Bouhired rejette sa présence sur la liste, arguant ne pas avoir été mise au courant, et refuse aussi de faire partie d'un groupe composé d’individus « dont certaines ont servi le pouvoir », et dénonce les arrestations (dont celle de Lakhdar Bouregaa) et les intimidations et les menaces. De leur côté, Bouchachi et Smail Lalmas conditionnent leur participation à la libération des détenus, ainsi qu'au départ de Bensalah pour Bouchachi[121]. Le 25 juillet, le régime choisit parmi eux Karim Younes, Fatiha Benabbou, Smail Lalmas, Bouzid Lazhari, Abdelwahab Bendjelloul et Azzedine Benaissa[122]. Tout en demandant au panel de ne discuter que de la question de la présidentielle, le régime accepte des mesures d'apaisement, comme une possible libération des détenus arrêtés en raison des marches ou encore la libération de l'accès à la capitale[123],[124]. Cependant, il exclut d'office de discuter d'une assemblée constituante ou d'un référendum[125]. Le 28 juillet, le panel fait un appel à 23 personnalités, dont certaines ont déjà décliné. Ainsi, Mokrane Aït Larbi, Lyes Merabet, Drifa Ben M’hidi, Drifa, Bouchachi et Mouloud Hamrouche refusent la proposition[126]. Par ailleurs, le panel a prévu d'organiser une conférence nationale et d'émettre des décisions contraignantes pour les pouvoirs publics[127].

La manifestation du se déroule sans arrestation[128].

Le , une marche rassemble des centaines de participants rejetant le dialogue proposé par le pouvoir[129]. Lalmas, présent lors de la marche, est hué[130]. Le 30 juillet, il démissionne du panel[131]. Le jour même, des centaines d'étudiants épaulés par des riverains manifestent pour rejeter le panel et appellent à la libération des prisonniers, qu'ils qualifient d'« otages »[132]. Cependant, ce même 30 juillet, Ahmed Gaïd Salah, allant à l'encontre des propos tenus par Bensalah, estime que toute tentative de dialogue doit se dérouler « loin de la méthode imposant des préalables allant jusqu'aux diktats »[133]. Le 1er août, la démission de Younès est rejetée par le panel[134]. Des membres du panel proposent que le prochain mandat présidentiel soit transitoire[135], tandis que lors des discussions, certains intervenants ont proposé que Bensalah soit maintenu[136].

Le 2 août, une nouvelle manifestation a lieu, alors que des manifestants appellent à la désobéissance civile[137]. Le 6 août, la marche des étudiants rassemble 500 personnes, qui rejettent le panel[138]. Une nouvelle manifestation hebdomadaire a lieu le 9 août, malgré la chaleur, les organisateurs poursuivant avec les mêmes revendications[139].

Le 17 août, après un appel à manifester, des étudiants interrompent l'installation du « comité de sages » du panel[140].

Profil des manifestants

Cortège de manifestants.

Au début de la contestation, les manifestations réunissent principalement des jeunes n'ayant pas connu la guerre civile algérienne (« décennie noire »), qui s'est achevée avec l'arrivée au pouvoir de Bouteflika et dont le souvenir a limité les contestations envers le pouvoir de celui-ci[9]. Des rassemblements ont également lieu chez les Algériens de l'étranger, notamment en France et au Canada[141],[142]. Les stades de football, qui servent depuis des années à véhiculer des idées politiques, sont les précurseurs de la contestation et leurs slogans sont repris pendant les manifestations[143].

Des participants se distinguent par leur nettoyage des lieux publics pendant et à la fin des marches, et donnent à boire et à manger aux manifestants[51]. Ce service de nettoyage et d'assistance aux manifestants blessés est parfois assuré par le collectif des Brassards verts[144].

La question de la structuration du mouvement se pose, à la fois du côté du pouvoir, de l'opposition et de représentants autoproclamés[145].

Le mouvement connaît des clivages, avec principalement d'un côté les conservateurs arabisants, parfois islamistes, et de l'autre les progressistes défenseurs de la dimension berbère du pays[146]. Les tenants du slogan « Badissia-Novembria », conservateurs, représentent ainsi une partie de la société[147].

Revendications et slogans

Article détaillé : Yetnahaw gaâ !.
Manifestants le à Batna.

Les manifestants réclament en premier lieu la non-candidature d'Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat et la démission du Premier ministre, Ahmed Ouyahia.

De façon plus générale, ils appellent à plus de démocratie et à une société moins corrompue. Des slogans dénonçant la corruption sont ainsi scandés à l'adresse des membres du pouvoir : le Premier ministre est notamment traité de « voleur ». Le président sortant est qualifié de « Marocain » du fait de son lieu de naissance[148]. D'autres protestataires crient « pouvoir assassin », et dénoncent une « mafia »[149]. Des cadres vides sont également utilisés lors des rassemblements[150]. Le , des étudiants simulent les funérailles du président à l'aide d'un cercueil[151]. Par ailleurs, ils dénoncent la corruption à l'aide de cachir, un saucisson[152]. D'autres slogans, comme « ramenez les commandos de l'armée et la BRI, il n’y aura pas de cinquième mandat » sont également entonnés[153], ou encore « voleurs, vous avez mangé le pays ! »[154]. Ils s'écrient également : « Ils ont des millions, nous sommes les millions »[155], ou encore « c'est une république pas un royaume »[156]. En avril, les slogans sont dirigés contre le chef de l'armée Ahmed Gaïd Salah et le chef de l'État par intérim, Abdelkader Bensalah[157], tandis que « ce pays est le nôtre et nous imposerons nos choix » devient un des slogans en vogue[158], ainsi que les autres « 3B » : Bouchareb, Bedoui, Belaiz[159].

Par la suite, ils réclament le départ de tous les caciques du régime[160], et clament « Gaid Salah à la poubelle »[161], ou encore « y en a marre de ce pouvoir »[162]. Ils dénoncent aussi une militarisation du régime[163], appellent au départ du chef d'état-major, qu'ils accusent de trahison[164], et rejettent la présidentielle du 4 juillet[165], ou d'« ennemi de Dieu »[166].

Le slogan « Yetnahaw ga3 » (« ils partiront tous »), lancé par un jeune à une journaliste de Sky News Arabia, devient viral[167].

Après l'interdiction du drapeau amazigh, des slogans appelant à l'unité sont scandés[168].

Le 9 juillet 2019, un supporter algérien ayant brandi une pancarte Yetnahaw ga3 et expulsé d'Égypte lors de la CAN 2019, est condamné à un an de prison ferme[169].

Débordements

Si les rassemblements se déroulent globalement dans le calme — se déroulant sans incidents hors de la capitale[170] —, quelques incidents sont relevés à Alger, avec au moins un véhicule incendié et un commerce vandalisé au soir des manifestations[22],[171]. Le , des affrontements ont lieu entre la police et des groupes de jeunes leur lançant des pierres[22].

41 arrestations sont recensées le [172], 45 le [173], 195 le [174], puis 75 le [51]. Ensuite, 108 arrestations sont recensées le 12 avril[175].

Réponses du régime

Premières mesures

Le , alors que le pouvoir déclare ne pas vouloir reculer face à la rue et que le Premier ministre rappelle la guerre civile algérienne, Abdelaziz Bouteflika remplace son directeur de campagne, Abdelmalek Sellal, qui occupait cette fonction depuis la campagne présidentielle de 2004, par Abdelghani Zaalane, peu connu du grand public. Considéré comme étant une réponse à la contestation en cours[10], ce limogeage fait suite à la divulgation d'un enregistrement entre Sellal et Ali Haddad dans lequel le premier menace les manifestants[176]. Le 3 mars, la candidature de Bouteflika est déposée par son directeur de campagne, ce qui suscite une polémique puisque la législation prévoit que le candidat soit physiquement présent pour cette démarche[177]. Un message à son nom annonce que s'il est réélu, une conférence nationale sera convoquée afin d’adopter des réformes ainsi qu’une nouvelle Constitution — devant être approuvée par référendum — puis que sera organisée une présidentielle anticipée à laquelle il ne prendra pas part[178].

Le 9 mars, le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique fait avancer les vacances universitaires de printemps au 10 mars 2019 (la date initiale était le 21 mars) et allonge leur durée (quatre semaines au lieu de deux), ce qui est analysé comme une tentative d'affaiblir la contestation[179].

Renoncement de Bouteflika à un nouveau mandat

Le chef d'état-major, Ahmed Gaïd Salah, prononce le 10 mars 2019 un discours dans lequel il déclare que « l’armée et le peuple algérien partagent les mêmes valeurs et principes, et qu’ils ont une vision commune du futur du pays ». La déclaration est vue comme une façon détournée de montrer le soutien de l'armée aux manifestants[180].

Le lendemain, le 11 mars, le président Bouteflika, revenu la veille après une hospitalisation en Suisse, annonce le retrait de sa candidature et le report de l'élection à une date indéterminée[181]. Ce départ du pouvoir doit toutefois avoir lieu « dans le prolongement d'une conférence nationale » ayant pour objectif de réformer le système politique et d'élaborer un projet de Constitution soumis par la suite à référendum. Ces travaux devraient s'étendre jusqu'à la fin 2019[182]. La nouvelle déclenche la joie puis des critiques[183], cette décision conduisant à la prolongation du quatrième mandat d'Abdelaziz Bouteflika, censé se terminer le 28 avril 2019[184]. Le journal El Watan titre : « Il annule la présidentielle mais reste au pouvoir : la dernière ruse de Bouteflika »[185]. Plusieurs analystes et opposants jugent la décision anticonstitutionnelle, et appellent à continuer la mobilisation[186].

Proposition de prononcer l'incapacité de Bouteflika et nouveau gouvernement

Ahmed Gaïd Salah, chef d'État-Major de l'Armée nationale populaire.

Le 26 mars, le chef de l'armée, le général Ahmed Gaïd Salah, demande à ce que le président Bouteflika soit déclaré inapte. Le président du Conseil de la nation, Abdelkader Bensalah, prendrait le pouvoir par intérim pour une période de 45 jours, selon la constitution[187]. Le 30 mars, il réitère son appel et y ajoute les articles 7 et 8[188].

Ali Haddad, chef d'entreprise proche du pouvoir, est arrêté le 31 mars alors qu'il tentait de franchir la frontière tunisienne, tandis que les jets privés appartenant à des Algériens sont interdis de décoller et d'atterrir en Algérie[189]. Un nouveau gouvernement, dirigé par Noureddine Bedoui, est désigné, malgré les tensions entre la présidence et le chef d'état major : le président Bouteflika conserve la fonction de ministre de la Défense et le général Gaïd Salah celle de vice-ministre de la Défense nationale[190]. La nouvelle provoque des manifestations hostiles durant la nuit[191].

Démission de Bouteflika et intérim de Bensalah

Abdelaziz Bouteflika
Abdelkader Bensalah, nommé chef de l'État par intérim.

Le , il est annoncé qu'Abdelaziz Bouteflika démissionnera avant la fin de son quatrième mandat[192]. Le jour même, la justice algérienne avait ouvert une enquête pour corruption et interdit à des oligarques de sortir du territoire[193]. Abdelaziz Bouteflika démissionne finalement le lendemain, le , après une nouvelle réunion de l'état-major exhortant à son départ immédiat[194],[195]. Des responsables de l'armée mettaient en effet en doute la véracité du communiqué de la veille[196].

En vertu de l'article 102 de la Constitution algérienne, le président du Conseil de la nation (chambre haute du Parlement), Abdelkader Bensalah, devient chef de l'État par intérim pour une durée maximale de quatre-vingt-dix jours. Pendant cette période, une élection présidentielle doit se tenir. Le président par intérim ne pourra pas se présenter à cette dernière[197]. Bensalah est considéré comme un des « caciques » du régime en place[198],[199].

Lors d'une allocution télévisée tenue le même jour, il promet l'organisation d'une présidentielle « transparente et régulière »[200]. Le lendemain, il annonce que le scrutin se tiendra le [201]. Le jour même, Gaïd Salah annonce que la justice va rouvrir des affaires de corruption[202].

Le 16 avril 2019, alors que la mobilisation se poursuit, le président du Conseil constitutionnel, Tayeb Belaiz, démissionne[203].

Le tunnel des Facultés est bloqué à partir du 19 avril[204].

Le 22 avril 2019, les frères Kouninef, milliardaires et soutiens de Bouteflika, ainsi que l'industriel Issad Rebrab, opposant de Bouteflika, sont arrêtés[205]. Le jour même, se tient une réunion largement boycottée par la majorité des partis sauf ceux proches du pouvoir, au cours de laquelle est envisagé un report du scrutin[206].

Bensalah limoge Abdelmoumen Ould Kaddour de la tête de Sonatrach le 23 avril, et le remplace par Rachid Hachichi[207].

Le 4 mai, Saïd Bouteflika est arrêté en même temps que les anciens patrons du renseignement Athmane Tartag et Mohamed Mediène[208].

Hamid Melzi, récemment limogé de la direction des résidences d'État, est arrêté le 7 mai pour « espionnage »[209].

La secrétaire générale du Parti des travailleurs, Louisa Hanoune, est convoquée devant le tribunal militaire le 9 mai. Elle est placée en détention provisoire dans le cadre d'une enquête pour « atteinte à l'autorité de l'armée » et « complot contre l'autorité de l'État », qui vise aussi le frère de l'ancien président Saïd Bouteflika et les deux anciens hauts responsables des services de renseignement Mohamed Mediène et Athmane Tartag[210].

Le 12 mai, le général à la retraite et opposant Hocine Benhadid est arrêté pour « atteinte au moral de l'armée et à la sécurité de l'État » pour avoir publié une lettre ouverte au chef de l'armée dans les colonnes d'El Watan[211].

Au 16 mai, Bensalah procède également à de nombreux limogeages de hauts responsables, comme les procureurs d'Alger ou encore des responsables des agences anticorruption[212].

Le 17 mai, les autorités locales d'Alger tentent sans succès d'interdire l'usage des marches de la Grande Poste[213].

Le 20 mai, le chef de l'armée rejette la demande des manifestants de remplacer les symboles du régime, et appelle à maintenir la présidentielle[214]. Le lendemain, il affirme ne pas avoir d'« ambitions politiques »[215]. Le 24 mai, lors d'une manifestation massive, des dizaines d'arrestations et la confiscation du matériel de journalistes sont effectuées[216].

Le 26 mai, les anciens chef du gouvernement Abdelmalek Sellal et Ahmed Ouyahia, les ex-ministres Abdelghani Zaalane, Amar Tou, Boudjemaa Talaï, Amar Ghoul, Amara Benyounès, Abdelkader Bouazghi, Karim Djoudi et Abdeslam Bouchouareb, de même que les anciens walis Abdelkader Zoukh et Mohamed Khanfar Djamel sont renvoyés devant la Cour suprême[217].

Le 29 mai, Gaïd Salah appelle au dialogue et à des « compromis mutuels »[218].

Second report de la présidentielle et prolongation de l'intérim de Bensalah

Alors que l’intérim de Bensalah devait prendre fin le [219], l'élection est de nouveau reportée sine die par le Conseil constitutionnel le , ce qui prolonge de facto la période d’intérim[220],[221]. Une telle situation est considérée comme illégale par des constitutionnalistes[222]. Le 6 juin, affaibli par un cancer[223], il tient une allocution dans laquelle il indique qu'il restera en fonction jusqu'à l'élection d'un nouveau président de la République, et appelle de nouveau au dialogue[224].

Le , l'homme d'affaires Mahieddine Tahkout et plusieurs membres de son entourage familial sont arrêtés[225]. Le 12 juin, l'ancien Premier ministre Ouyahia est à son tour arrêté, alors que Zaalane est placé sous contrôle judiciaire[226], suivi par Sellal le lendemain[227], de même que Benyounès[228]. Le 13 juin, l'ancien candidat à la présidentielle Ghediri est placé en mandat de dépôt pour ses déclarations au sujet de l'armée et pour des accusations de divulgation de documents à des puissances étrangères[229]. Le 16 juin, les anciens ministres Tou et Djoudi sont placés sous contrôle judiciaire[230].

Le 19 juin, le chef de l'armée exhorte les manifestants à ne pas hisser le drapeau berbère, ajoutant que les forces de sécurités étaient instruits à les en empêcher[231]. Le 23 juin, 19 manifestants sont placés en détention provisoire pour avoir brandi ce drapeau la veille : ils risquent dix ans de prison[232]. La semaine suivante, 16 personnes supplémentaires sont arrêtées[233].

Toujours le 19 juin, l'ancien Premier ministre par intérim Youcef Yousfi est renvoyé devant la Cour suprême[234].

Le 26 juin, l'Organe national de prévention et de lutte contre les infractions liées aux technologies de l'information et de la communication est mis sous la tutelle du ministère de la Défense nationale, aux dépens du ministère de la Justice[235].

Un fort dispositif policier est déployé avec des canons à eau et des bulldozers antibarricades le 28 juin[236].

Lakhdar Bouregaa, soldat durant la guerre d’Algérie et commandant de la wilaya IV historique, est arrêté le 29 juin[237].

Le 2 juillet, Mouad Bouchareb démissionne de la présidence de l'Assemblée populaire nationale[238].

Le 3 juillet, Bensalah appelle de nouveau au dialogue, affirmant que ni l'État ni l'armée n'y participeront[239]. Il affirme qu'un tel dialogue déboucherait sur la mise en place d'une instance d'organisation du scrutin, à voter une loi pour l'adopter, à modifier la loi électorale et à fixer la date du scrutin[240].

Le 5 juillet, l'ancien directeur général de la police algérienne Abdelghani Hamel est arrêté et inculpé pour « détournement de foncier et enrichissement illicite »[241]. Le 8 juillet, l'ancien ministre et secrétaire général du FLN Djamel Ould Abbes est à son tour arrêté[242], suivi de Saïd Barkat, lui aussi ancien ministre, le lendemain[243]. Ce jour-là, un manifestant est jeté à terre et frappé par la police[244].

Le 10 juillet, l'opposant islamiste Slimane Chenine est élu président de l'Assemblée populaire nationale avec le soutien des partis au pouvoir[245]. Le jour même, le chef de l'armée s'en prend à ceux qui scandent le slogan « État civil et non pas militaire », qu'il accuse d'être des « traîtres »[246]. Par ailleurs, Youcef Yousfi est placé sous contrôle judiciaire[247], puis en détention provisoire le 14 juillet[248]. Le 17 juillet, l'ancien ministre Mahdjoub Bedda est à son tour incarcéré[249], suivi par Ghoul le lendemain[250].

Fin juillet, le ministère de l'Enseignement supérieur demande aux universités que les documents administratifs soient désormais en anglais plutôt qu'en français, un geste analysé comme une façon de se rallier les milieux conservateurs et islamistes[251].

Le 30 juillet, Gaïd Salah, appelant à ne pas « perdre davantage de temps », rejette les mesures d'apaisement consenties par Bensalah, les qualifiant de « diktats » et d'« idées empoisonnées », de même que l'allégement du dispositif sécuritaire[252]. Comme les fois précédentes, Gaïd Salah suggère que les appels à son départ, à celui de Bensalah et Bedoui, ainsi que la mise en place d'une assemblée constituante et le drapeau berbère sont des idées véhiculées par la « bande » déchue[253].

Le 31 juillet, Bensalah remplace Slimane Brahmi au ministère de la Justice par le procureur d'Alger Belkacem Zeghmati[254]. Cette nomination est jugée inconstitutionnelle, l'article 104 de la Constitution interdisant au chef de l'État par intérim de remanier le gouvernement[255].

Le 5 août, les anciens ministres Zaalane et Mohamed El Ghazi sont placés en détention provisoire[256].

Le tribunal militaire de Blida émet le 6 août des mandats d'arrêt internationaux à l'encontre de l'ancien ministre de la Défense Khaled Nezzar, de celle de son fils Lotfi et de Farid Benhamdine, homme d'affaires proche du clan Nezzar. Ils sont accusés de complot et d'atteinte à l'ordre public dans le dossier Saïd Bouteflika, Toufik et Tartag[257].

Le 8 août, Gaïd Salah estime que les revendications ont été « entièrement satisfaites »[258].

Le 16 août, l'ancien ministre de la Santé Abdelmalek Boudiaf est placé sous contrôle judiciaire[259].

Traitement médiatique

Jusqu'au , la télévision et la radio publiques font totalement abstraction des manifestations, tandis que les chaînes privées liées au pouvoir en traitent de façon limitée[260]. Une campagne de boycott est alors lancée à leur encontre[261]. Dans le même temps, plusieurs journalistes sont arrêtés et la rédactrice en chef d'Alger Chaîne 3 démissionne le en guise de protestation contre le traitement du mouvement par sa radio[260]. Une centaine de journalistes et l'ONG Reporters sans frontières dénoncent publiquement la censure pratiquée par l'exécutif algérien[262]. Les chaînes d’État évoquent finalement la contestation en se montrant critiques envers les manifestants et en ne faisant pas référence à leurs motivations[22],[262]. Par ailleurs, malgré l'ouverture de l'audiovisuel à la concurrence en 2011, les chaînes sont toujours de droit étranger et non agréées, le régime pouvant à tout moment les fermer[263].

À l'inverse, la presse écrite privée et les sites d'informations font largement état des événements dès leurs débuts[260].

Le , Nadia Madassi, présentatrice du journal sur la chaîne publique depuis 15 ans, démissionne, après avoir été contrainte la veille de lire la lettre attribuée au président[264]. Le lendemain, les quotidiens Echorouk El Yawmi et El Bilad sont sanctionnés par le ministère de la Communication pour avoir couvert les manifestations, et sont ainsi privés de publicité de l'ANEP[265].

La télévision publique organise le 10 mars un débat contradictoire sur la transition post-Bouteflika, lors de l'émission, le président sortant est accusé d'être responsable de la situation en cours[266].

Le , Toufik Khelladi, directeur général de EPTV, est limogé et remplacé par Lotfi Chriet[267]. Le 30 mars, le reporter tunisien Tarek Amara, envoyé spécial de Reuters, est expulsé du pays, les autorités lui reprochant d'avoir relayé de fausses informations selon lesquelles la police avait utilisé la force contre les manifestants et d'avoir propagé un faux décompte du nombre de manifestants présent dans la capitale[268],[269].

Les manifestations sont parfois appelées « révolution du sourire »[270],[271],[272] ou « printemps algérien »[273],[274].

Aymeric Vincenot, directeur de l'Agence France-Presse (AFP) dans le pays, est expulsé le 9 avril, après le non-renouvellement de son titre de séjour[275].

La revue militaire El Djeich dénonce, le 8 mai, « des « voix » qui défendent « des agendas douteux » »[276].

Au 11 mai, plusieurs journalistes sont sanctionnés en subissant des mutations, des avertissements et des suspensions d'émissions[277]. Le jour même, El Moudjahid propose de « de mettre hors d'état de nuire tous ceux et toutes celles qui entravent l'aboutissement du processus légal », et affirme que le gouvernement est capable d'organiser le scrutin[278].

Sur les réseaux sociaux, des comptes font de la propagande en faveur du régime et des élections[279].

Le site TSA est bloqué en juin 2019[280], tout comme le mois suivant Inter-lignes[281] et ObservAlgerie[282], puis Algérie patriotique en août[283]. Le 8 août, YouTube et les services Google sont à leur tour bloqués[284] après la diffusion d'un appel au soulèvement militaire de Nezzar[285].

Même si la liberté de la presse ne progresse pas, les journalistes ont moins peur et n'hésitent pas à protester contre la censure, tandis que la presse électronique, plus libre, jouit d'une bonne réputation auprès de la population[286].

Contrairement aux chaînes publiques et privées proches du pouvoir, Al Magharibia, appartenant à un des fils du chef des islamistes du FIS, couvre les événements sous un jour favorable à la contestation[287]. Les manifestants dénoncent aussi le fait que la presse soit alignée sur le pouvoir[288].

Analyses

Algériens de France réunis place de la République, à Paris.

Alors que le dernier mouvement contestataire d'ampleur remonte à 2011-2014, dans le contexte du Printemps arabe, les manifestations de 2019 sont décrites comme étant les plus importantes depuis deux décennies[9]. Un parallèle est effectué avec les événements d'octobre 1988[289].

Le , l'économiste Omar Benderra indique : « L'opinion algérienne est depuis longtemps au-delà de l'exaspération et ce n'est que par les traditions de patience et de refus de la violence que la société s'est maintenue par elle-même dans une posture de retrait par rapport au régime et ses parodies. […]. Les Algériens se sont sentis insultés par cette indigne mascarade d’un cinquième mandat qui consiste à imposer un vieillard à l'agonie en tant que candidat de l'espoir et du renouvellement. Cet élément a joué comme un détonateur de mécontentement, la goutte d’eau qui a fait déborder un vase d’indignation et d’amertume. »[289].

Dans Le Figaro du , l'écrivain algérien Boualem Sansal affirme : « De telles manifs dans toutes les villes du pays et jusque dans la capitale, pas loin d'El Mouradia (le quartier du palais présidentiel), des Tagarins (le quartier du ministère de la Défense), d'Alger-Centre (le quartier du palais du gouvernement), est une insupportable humiliation pour le président, ses frères, son armée, sa police, ses députés, ses sénateurs, ses oligarques, ses fonctionnaires, ses milices d'appoint, bref la « famille révolutionnaire » (c'est le nom qu'ils se donnent), à qui jamais personne n'a manqué de respect sans le payer de sa vie. Leur silence a un air de veillée d'armes qui n'augure rien de bon. »[12],[290].

Selon Le Quotidien d'Oran, l'installation de Bensalah est un « prélude à un changement de position des autorités vis-à-vis des manifestants »[291].

Réactions

En Algérie, l'Organisation nationale des moudjahidine apporte son soutien aux manifestations[292].

Les réactions internationales sont assez prudentes, et la plupart des pays et organisations internationales restent silencieux jusqu’au  :